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Nourriture, eau et terre

Les transformations des oasis en Tunisie

Les oasis constituent des agrosystèmes particuliers mis en place par les humains, pour pouvoir vivre dans un environnement hostile. Elles ont été installées à la marge du désert, là où de l’eau était disponible et permettait le développement des cultures. L’eau provenait des sources émergeant dans des zones caractérisées par la rareté de la pluie et les chaleurs excessives en été.

Traditionnellement, les oasis comprenaient trois étages de végétation : le palmier dattier, les arbres fruitiers (figuier, oranger, vigne, abricotier…) et les cultures saisonnières (maraîchères ou fourragères), en plus d’arbustes bas (en particulier le henné à Gabès et les rosiers à Gafsa). Les oasiens associaient l’élevage aux cultures et utilisaient le fumier produit par les animaux pour assurer un apport de matière organique aux sols. Comme l’eau était le facteur limitant dans ces espaces, des systèmes de partage ont été adoptés dont certains sont demeurés célèbres (celui d’Ibn Chabbat à Tozeur par exemple). Remarquons pour l’occasion que ce système qui se voulait juste n’a pas été respecté par tout le monde à l’époque où il était en vigueur. Les récits historiques révèlent en effet que l’eau était distribuée en particulier aux notables locaux aux dépens des petits exploitants au point que certaines oasis tombaient en désuétude à cause du manque d’eau (lire à ce propos Ibn Abi Dhiaf).

La colonisation a créé un tournant dans la gestion de certaines oasis. Elle a créé de nouvelles, en ayant recours au pompage de l’eau disponible dans les nappes profondes et a favorisé certaines variétés aux dépens d’autres. Ces oasis sont formées uniquement par des palmiers dattiers, et la variété cultivée est celle de « deglet nour ». Ces oasis, qualifiées de « modernes », ne comprennent qu’un seul étage de végétation, celui du palmier et n’intègrent pas d’autres cultures, quoique certains exploitants cultivent des cultures maraîchères ou du fourrage dans l’espace entre les palmiers. Ce mode d’exploitation a eu des conséquences sur la gestion des oasis et la propagation d’animaux s’attaquant aux fruits, notamment des insectes et acariens.

Le développement qu’a suivi la Tunisie par la suite (pompage de l’eau pour l’industrie, l’agriculture ou l’usage domestique) a provoqué le tarissement des sources des oasis et la détérioration de la qualité de leurs eaux. Parallèlement à cela, et surtout à la marge du Sahara, au sud-ouest, la proximité de la nappe a poussé les exploitants agricoles à pomper l’eau (parfois artésienne, qui surgit suite à un sondage) et à créer de nouvelles oasis, toutes de type « moderne », c’est-à-dire basées sur la monoculture de deglet nour. Ces dernières oasis sont désormais plus étendues que celles créées par les pouvoirs publics et sont qualifiées d’« illégales ». Cependant, leur production dépasse celle des oasis « légales ».

La monoculture en milieu oasien a facilité le développement de certains ravageurs des fruits et détérioré la production en dattes des oasis. En effet, l’atmosphère sèche des oasis et les couloirs entre les rangées de palmiers sont favorables au développement d’un acarien qui s’attaque aux régimes de dattes vertes, pas encore mûres, alors que les oasis présentant plusieurs étages de végétation maintiennent l’humidité atmosphérique et freine l’extension de cet animal qui provoque un dessèchement des dattes et la perte de la récolte. Autrement dit, la diversification des cultures dans les oasis (ou ailleurs) réduit leur vulnérabilité et accroît leur résilience.

Par rapport à la ressource eau, précisons que le manque de pluie, les sécheresses prolongées et l’excès de pompage ralentissent le renouvellement des

nappes et sont la cause de la salinisation progressive des eaux pompées. En effet, la salinité de certains sondages dépasse les limites tolérables par la végétation (plus de 12 g/l).

Parallèlement à ce qui vient d’être évoqué, les nappes desquelles l’eau est pompée sont profondes, anciennes (fossiles) et ne sont pas propres à la Tunisie. Elles sont partagées avec l’Algérie ou la Libye voisines. Les volumes excessifs pompés épuisent ces nappes, surtout que leur renouvellement est trop lent du fait de leur profondeur et de leur localisation dans des régions où les pluies sont rares et que les quantités qui tombent ne compensent pas les volumes prélevés. Remarquons pour l’occasion que le pompage excessif ne concerne pas la Tunisie uniquement, mais a lieu aussi en Algérie[1].

En effet, du côté algérien, le développement d’une agriculture saharienne selon un autre modèle (maraîchage et cultures fourragères en plein ciel, en pivotis). Ce mode de culture est très gourmand en eau et n’est pas durable, comme cela a été constaté chez nos voisins.

Bref, l’absence de frein au développement des oasis en monoculture (palmeraies) ou de l’agriculture saharienne selon le modèle algérien compromet l’avenir de ces régions, à cause de la vision à court terme qui les guide. Il est utile de rappeler à ce propos l’expérience saoudienne en matière de production de blé dans le désert en ayant recours aux eaux des nappes profondes. Après quelques années de succès, les Saoudiens ont abandonné ces cultures en raison de leur coût économique et environnemental[2].

Les formes d’exploitation des oasis actuellement cultivées relèvent d’une vision extractiviste de ces espaces. En effet, les nouveaux exploitants ne couplent plus l’agriculture à l’élevage. Le fumier utilisé pour amender le sol est importé d’autres régions, avec le risque d’expansion d’espèces invasives. Les engrais organiques ont tendance à être remplacés par des engrais minéraux. En plus de cela, l’espace oasien n’est visité par ses exploitants que pendant les périodes de travaux indispensables (irrigation, pollinisation, récolte…). La palmeraie est perçue comme une usine produisant des dattes, sans plus.


[1] Voir à ce propos Ouvrage collectif, 2021. Une agriculture saharienne sans les oasiens ? ou le pari risqué d’une agriculture saharienne à grande échelle, Arak éd., 197 p.

[2] Voir l’article de Sofiane Benadjila dans l’ouvrage cité plus haut, pp. 60-89

Oasis récente, Douz, formée uniquement de palmier dattier, variété “deglet nour”

Le recours à l’énergie solaire pour le pompage de l’eau a été dicté par la cherté de l’énergie électrique. Nombreux oasiens utilisent cette forme d’énergie pour pomper l’eau de leurs sondages. Seulement que, du moment où l’énergie est « gratuite », l’eau est continuellement pompée pour arroser les exploitations. Cette sur-utilisation de l’eau a provoqué la mort de bon nombre de palmiers où cette pratique a cours. Contrairement à ce qui est demandé en matière d’une utilisation efficiente de l’eau, ces exploitants en abusent et provoquent la ruine de leurs oasis par leur ignorance.

En somme, les oasis –du moins celles du sud-ouest de la Tunisie– ont tendance à devenir des espaces basés sur la monoculture du palmier dattier, particulièrement des variétés présentant un intérêt économique. L’élevage associé à l’agriculture oasienne a, quant à lui, disparu et le fumier organique produit par les animaux d’élevage est progressivement remplacé par des engrais minéraux. Les petites oasis ont, elles aussi, tendance à disparaître, en raison de la réduction des superficies à chaque succession. Au lieu de produire sur de petites surfaces, les exploitants ont tendance à créer de nouvelles oasis, en mode monoculture du palmier dattier, que de s’investir dans des exploitations peu ou pas viables et rentables.

En conclusion, l’espace oasien, malgré son ancienneté et sa capacité de produire les biens nécessaires à la survie de ses habitants, a tendance à perdre ses spécificités, pour devenir un système de production basé sur la monoculture des palmiers dattiers ayant une valeur marchande. L’extension des oasis et le recours aux eaux fossiles compromet la viabilité des oasis à plus ou moins long terme. La détérioration de la qualité des eaux pompées est une des facettes du problème auxquels font face leurs exploitants. Avec les changements climatiques en cours et l’accroissement des agents biologiques provoquant la baisse de la qualité des dattes produites, la course en avant risque de s’arrêter. Le plus sage étant l’adoption de modèles de culture diversifiés, résilients et capables de durer dans le temps, tout en ménageant les ressources en eau disponibles pour le moment…

par: Mohsen KALBOUSSI

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