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ÉtudesNourriture, eau et terre

Quand les monocultures envahissent les périmètres irrigués et menacent la biodiversité tunisienne


Face à la situation difficile des ressources hydriques qui ne cesse de s’amplifier, il est nécessaire de revoir les mécanismes de gestion et d’usage d’eau. L’État tunisien doit tenir compte de la réalité de la raréfaction d’eau, un risque climatique majeur qui ne fera que s’aggraver et dont les répercussions seront lourdes sur la population, l’économie et la souveraineté du pays. En effet, cette situation devrait susciter une réflexion approfondie sur les stratégies d’adaptation du secteur économique à un ajustement avec les ressources hydriques disponibles.

L’agriculture est particulièrement concernée par les risques liés au manque d’eau. En effet, la raréfaction des ressources en eau a une répercussion sur la situation socio-économique des paysan·nes dans le monde. Pour cela, il est nécessaire de réconcilier la politique de l’eau et la politique agricole. Car un accès suffisant à l’eau est une condition impérative pour maintenir la vie dans le milieu rural.

Le défi des politiques de l’eau est de non seulement en garantir l’accès à l’ensemble de la population, mais de trouver le bon équilibre dans l’allocation des ressources hydriques par secteur d’activité économique, tout en gérant leurs pressions croissantes sur les ressources en eau. Par ailleurs, une gestion raisonnée des ressources hydriques doit prendre en considération le rôle du secteur agricole -et particulièrement l’agriculture vivrière- dans la préservation de la souveraineté alimentaire.

L’agriculture irriguée en Tunisie

L’État tunisien est souvent félicité par ses bailleurs de fond pour la politique clairvoyante et volontariste mise en place dès les années 1970 pour collecter et économiser l’eau, notamment dans le secteur agricole, qui est un des plus grands consommateurs (environ 82% des ressources hydriques [1]). En effet, d’importantes infrastructures de collecte d’eau de pluie ont été mises en place et beaucoup d’efforts ont été faits pour encourager et promouvoir les techniques d’irrigation économes, comme le goutte-à-goutte, qui vise à réduire la consommation de l’eau d’irrigation au minimum, tout en permettant aux plantes de pousser dans de bonnes conditions.

Détail d’une plantation de grenade. Crédit photo : Ali Aznague.

Dans les années 1990, avec le lancement de la « stratégie nationale d’économie d’eau d’irrigation », l’État tunisien s’est engagé dans d’importantes réformes techniques, économiques, administratives et législatives, afin d’améliorer les performances du secteur agricole irrigué, dont le « goutte-à-goutte » est l’un des piliers. Dans le but d’encourager les agriculteur·rices à utiliser ces techniques, différents instruments ont été mis en place, tels que l’exonération fiscale des équipements, qu’ils soient produits localement ou importés, l’accès au financement et des subventions allant jusqu’à 60% du coût de l’installation. Autant de raisons pour encourager les capitaux à s’introduire dans le secteur agricole.

Les incitations et les subventions sont octroyées par le Ministère de l’Agriculture et le Ministère des Finances à travers l’APIA (Agence de Promotion de l’Investissement Agricole) ou le CRDA (Commissariat Régional de Développement Agricole). L’accès à ces subventions exige la présentation de divers documents et garanties que les petit·es et moyen·nes agriculteur·rices ne peuvent pas fournir pour plusieurs raisons, telles que la complexité de leurs situations foncières (absence de titre de propriété, morcellement des parcelles) ou un surendettement préexistant auprès des banques et des commerçants, qui ne permettrait l’accès à de nouvelles subventions. De plus, la majorité des forages réalisés par les paysan·nes sont illégaux, ce qui constitue un obstacle à l’accès aux subventions de l’État. En revanche, les investisseurs en agriculture et les grand·es propriétaires parviennent à arracher les autorisations de forage et à profiter de tous les avantages qui s’en suivent. Cette politique visant à équiper les périmètres irrigués d’installations économes en eau profite donc essentiellement aux investisseurs en agriculture et non pas aux paysan·nes locales·aux.

Ces mécanismes d’encouragement ont fortement contribué à augmenter massivement la surface irriguée, qui est passée d’environ 60.000 ha dans les années 1960 à 450.000 ha en 2010. [2] Aujourd’hui, ces surfaces ne peuvent plus connaître d’autres extensions significatives. Autrement dit, nous arrivons à la limite des possibilités d’extension des périmètres irrigués et il ne reste comme option que de les intensifier ou, mieux, les hyper-intensifier.

Le changement du mode de production

Intensifier l’agriculture autour des points d’eau a toujours été, comme nous l’avons dit précédemment, une des principales préoccupations des communautés pratiquant une agriculture sédentaire. Dans les oasis du sud, les paysan·nes pratiquent encore des systèmes ingénieux de pratique agricole, parmi lesquels la culture étagée. Dans l’oasis du sud tunisien, la culture étagée réunit diverses palmiers dattiers de plus de 350 variétés, qui protègent les arbres fruitiers, protégeant eux-mêmes la culture maraîchère. Cette technique traditionnelle associe diverses cultures, de façon à tirer profit des environnements variés créés au niveau de la canopée sans fragiliser ou surexploiter la terre, les systèmes racinaires [3] des trois familles de plantes progressant à des profondeurs graduelles dans le sol tout en favorisant sa perméabilité. L’oasis assurait la production de divers fruits, légumes, céréales et légumineuses tout au long de l’année et en fonction des saisons. Avec l’appui de l’élevage, les populations étaient autonomes en alimentation et fournissaient les marchés proches.

Mais avec la modernisation du secteur agricole et le passage vers la spécialisation géographique, des régions entières ont été allouées à la production de variétés précises. Ces extensions, partagées entre les périmètres irrigués publics et privés, constituent aujourd’hui l’essentiel de ces surfaces. Le mode de production en monoculture s’est propagé comme une tâche d’huile dans les vergers du Cap Bon et les zones extrêmement arides à la frontière du désert. Les petit·es et moyen·nes agriculteur·rices ont été forcé·es à adopter ce mode de production en orientant leur activité vers ce marché qui semblait lucratif.

Au début, le mode de production en monoculture s’est appliqué aux vignes, aux oranges maltaises et aux dattes Deglet Nour ; aujourd’hui, il se propage aussi aux oliveraies. Traditionnellement exploitées en mode pluvial, les variétés locales sont remplacées par des variétés étrangères. L’extension des monocultures d’oliviers atteint aujourd’hui des régions historiquement consacrées aux grandes cultures, aggravant ainsi le déficit national en production céréalière.

L’augmentation des volumes de production s’est d’abord appuyée, comme nous l’avons vu, sur l’extension des surfaces irriguées en monoculture de produits spécifiques, ensuite l’intensification s’est orientée vers l’augmentation de la production à l’hectare des monocultures, en particulier pour les oliviers où la trame des plantations est passée dans certaines régions de 25m x 25m à 1,5m x 3m. Une telle intensification représente une augmentation conséquente de la consommation en eau, particulièrement lorsque les variétés plantées sont étrangères au climat et que leurs besoins en eau sont supérieurs à ceux des variétés locales, qui pour la plupart peuvent très bien se passer de l’irrigation, s’acclimatent à la pénurie et résistent bien à la sécheresse.

Au niveau de la culture maraîchère, l’encouragement des produits hors-saisons destinés à l’exportation a également beaucoup modifié les modes de production et la carte agricole. Dans la région semi-aride de Sidi Bouzid, la zone agricole du Rgueb constitue une cuve climatique propice à la production maraîchère. Elle est assaillie par l’investissement agricole à vocation commerciale au point de concurrencer l’agriculture vivrière sur l’accès aux ressources. Dans une zone classée « rouge » par le ministère de l’agriculture et des ressources hydriques, c’est-à-dire là où une interdiction formelle de sonder est décrétée, les puits illégaux construits pour l’agriculture intensive arrosent sans retenue des melons et des pastèques, cultivées sous serres et irriguées par goutte-à-goutte.

En réalité, la pratique d’associer cette technique d’irrigation localisée à l’économie de l’eau, masque un véritable problème d’affectation des ressources hydriques au sein du secteur agricole et constitue un paravent à des pratiques extractivistes touchant les ressources hydriques. Le mode de production encouragé par l’État favorise la prolifération des monocultures et des cultures hyper-intensives dans des régions où les ressources en eau sont sérieusement menacées. Pour les petit·es et moyen·nes paysan·nes, ces investissements exercent des pressions sur les ressources hydriques et foncières, polluent la terre et les appauvrissent davantage. Ils extraient la valeur ajoutée du monde rural et la transfère vers les villes côtières sans retour économique notable pour la région et les populations locales.

Avec l’engagement dans la monoculture de l’orange maltaise de Tunisie, les petit·es et moyen·nes paysan·nes du Cap Bon ont été forcé·es à changer leur mode de production pour alimenter les exportateurs de produits concurrentiels sur le marché européen. L’ensemble des ressources a été consacré à cette variété et la diversité qui caractérisait l’agriculture locale a disparu rendant le ou la paysan·ne complètement dépendant·e du marché international.

Le retour à un mode de production plus diversifié est très difficile, comme en témoigne cet agriculteur de Béni Khalled : « À cause du goutte-à-goutte, les racines de l’arbre ne s’approfondissent plus dans le sol, elles remontent vers la surface à la recherche de l’eau. Ceci modifie considérablement la morphologie de l’arbre et affecte le sol qui se compacte et s’appauvrit. De plus, avec l’installation du goutte-à-goutte, nous ne pouvons plus labourer sous les arbres. Nous ne plantons plus rien et nous n’aérons plus le sol. »

Sous une cinquantaine d’orangers, il a aménagé un potager destiné à la consommation familiale. Il regrette de ne pas pouvoir rentabiliser ainsi l’ensemble de sa parcelle, mais il ne peut le faire sans risquer d’endommager les équipements du goutte-à-goutte irriguant les arbres. Des situations semblables ont été observées dans les oasis du sud où l’espace entre les palmiers constitue un gisement foncier important et une opportunité de diversification de la production et d’augmentation des revenus.

La fragilité économique de la grande majorité des exploitations agricoles en Tunisie (dont plus de 97% sont de moins de 10 Ha) rend risquée toute tentative de transition vers une agriculture plus adaptée aux conditions climatiques et au marché, d’autant plus que l’État soutient la production destinée à l’exportation et dévalue la production destinée au marché local. Non solvable et sans possibilité d’accès au financement, les petit·es et moyen·nes agriculteur·rices sont bloqué·es dans un mode de production qui les dépossède et détériore leurs ressources.

Une menace à la biodiversité 

Les monocultures sont des plantations qui ne prennent pas en considération les facteurs écologiques et naturels opérant sur la parcelle, elles ont pour rôle de maximiser la production à l’hectare d’un même végétal. Elles tentent de compenser, par des apports chimiques et hydriques, les faiblesses de l’écosystème artificiel qu’elles forment contre-nature. C’est pour cela que la consommation en eau et en intrants dans ce type d’exploitation est excessive et qu’elle augmente à mesure que l’on intensifie les parcelles, et les risques qui en découlent aussi.

La croissance de plantes spécifiques se fait aux dépends de plusieurs autres éléments, tous pouvant être sources de risques environnementaux pour les sols, les eaux, la faune ou la flore. Aux risques environnementaux correspondent des risques économiques et sociaux, qui s’amplifient sous l’effet du changement climatique.

Le risque principal qui s’associe aux monocultures est le risque sanitaire, de voir une maladie ou une bactérie s’attaquer à la plante productrice et se propager par effet de contagion. Ce scénario apocalyptique est en train de se dérouler dans la région de Kébili ou la maladie du Charançon Rouge [4] fait des ravages. Au Cap Bon, les paysan·nes sont démuni·es face au virus de la tristeza des agrumes, un virus qui assèche subitement les agrumes, noircit les arbres et les tuent en quelques jours. Aucune campagne de recensement, de traitement ou de mise en quarantaine n’a été engagée pour limiter les catastrophes.

La surexploitation des nappes phréatiques est bien une réalité. Dans la mesure où les nappes surexploitées sont quasiment non renouvelables, qu’elles connaissent un rabattement [5] sans précédent et une salinisation en augmentation [6], précisément là où fleurissent les périmètres irrigués de monocultures. Dès lors, il y a lieu de s’interroger sur la durabilité des modes de production employés. D’autant plus que les appareils d’irrigation localisée sont très sensibles à la salinité et ne sont plus opérationnels au-delà de 2gr/l, alors que certains puits de la région de Kébili atteignent les 7gr/l.

Le mode de production en monoculture considère le sol comme simple support d’activité, de ce fait, les sols sont dénudés, surexploités, pollués, compactés, lessivés et rendus stériles. Or, les risques associés à la détérioration et la pollution des sols sont extrêmement graves pour le futur de l’activité agricole et pour la capacité de la population paysanne à s’adapter conditions économiques et climatiques.

Par exemple, le mode d’irrigation localisée implique un usage excessif d’intrants chimiques tels que les pesticides, les fongicides ou les engrais, dans la mesure où ceux-ci sont aujourd’hui injectés directement dans l’eau d’irrigation. Avec le lessivage des sols, ces produits nocifs s’acheminent vers les nappes phréatiques et polluent les sols et les eaux. L’alternance d’épisodes de sécheresse et d’inondations annoncée en prévision du changement climatique, accentuera les phénomènes d’érosion et de lessivage des sols, si l’infrastructure et les pratiques agricoles ne changent pas.

Le sol est un réservoir d’eau important, notamment dans les régions plates où la pluviométrie est moyenne. Les barrages n’étant pas envisageables, on compte sur la perméabilité du sol pour emmagasiner l’eau et alimenter les nappes. Plusieurs régions connaissent des phénomènes importants de compactage du sol, en partie dues à l’utilisation généralisée du mode d’irrigation au goutte-à-goutte. Car ce dispositif génère des effets collatéraux qui relativisent son succès : d’une part, son impact sur la perméabilité du sol, d’autre part sa contribution dans l’assèchement des microclimats sous les arbres fruitiers ou les palmiers dattiers.

Notes

[1Gestion durable des ressources en eau, Ministère de l’environnement et du développement durable, Agence Nationale de Protection de l’environnement, Observatoire Tunisien de l’Environnement et du Développement durable, Coopération Allemande au Développement, 2008.

[2] Stratégie Nationale sur le Changement Climatique, République Tunisienne – Ministère de l’environnement et la coopération allemande au développement GIZ, octobre 2012.

[3] Les systèmes racinaires sont l’ensemble des racines d’un végétal, d’une plante, tant pour un arbre, un arbuste, ou des herbes.

[4] Une espèce d’insectes coléoptères, considérés nuisibles pour les plantations de palmiers d’Asie et de Mélanésie. Il a atteint le Moyen-Orient et le bassin méditerranéen au milieu des années 1980, où il se propage rapidement en posant de grands problèmes de gestion (Wikipedia).

[5] Un rabattement de nappe est une baisse du niveau piézométrique zéro (plafond) d’une nappe phréatique, induit par un pompage ou une vidange naturelle ou accidentelle de la nappe.

[6] La détérioration de la qualité des eaux souterraines (salinisation) est due à la suite du soulèvement de l’interface eau douce / eau salée de la nappe salée profonde.

Commentaires

Cet article, écrit par le Groupe de Travail sur la Souveraineté Alimentaire (GTSA), Tunisie, a été édité et/ou traduit par Fayrouz Yousfi.

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